Le Fils Honni

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Le Fils Honni 2018-03-17T16:54:56+00:00

Le Fils Honni

 » Je le tuerai « , pensa-t-il en essuyant le sang qui coulait de son nez.
Son cœur battait sourdement, empli de haine envers l’homme qui se prétendait son père mais qui n’était ni plus ni moins qu’un tyran violent et sarcastique.
– Ramasse-la, ordonna-t-il froidement.
Les jointures de ses doigts blanchirent lorsqu’il serra plus fort la poignée de sa propre épée, comme s’il résistait à l’envie de flanquer un nouveau coup à son fils, au visage déjà tuméfié. Le jeune garçon, à peine âgé de dix ans, songea un instant à fuir. Mais c’était sans espoir. Son père le rattraperait avant même qu’il ne réussisse à quitter cette maudite cour. Et là, sous prétexte de corriger sa faiblesse et sa couardise, il en profiterait pour se débarrasser une bonne fois pour toutes de ce fils qu’il méprisait depuis toujours. Contraint, Landéric se baissa, sans quitter des yeux son adversaire. Il saisit l’arme d’une main tremblante et se redressa, essayant du mieux qu’il pouvait de ne rien laisser paraître de sa crainte et de sa souffrance face à son bourreau. Avec un cri de rage, il se rua soudain sur son géniteur, la lame en avant. L’homme l’esquiva sans même prendre la peine de se déplacer et lui asséna un coup de garde à l’arrière du crâne. Le garçon s’étala une nouvelle fois par terre.
– Tu te bats comme une fillette !
Essoufflé, éreinté, le corps endolori, Landéric se releva péniblement. Au bout de son bras frêle, l’épée lui semblait un peu plus lourde à chaque seconde. Il vint malgré tout se repositionner en décochant une œillade meurtrière à son père. Un jour, il serait grand. Il deviendrait un homme et il lui ferait alors ravaler son sourire narquois. Mais pour cela, il devait rester en vie coûte que coûte…
– Dans ce monde, c’est tuer ou être tué. Il y a ceux qui sont destinés à prendre le pouvoir, et ceux qui naissent pour le subir.
Il posa un regard dur sur son fils :
– Dis-moi, petit… À quelle catégorie tu appartiens ?
Il eut envie de lui répondre à aucune, car la seule chose qui l’intéressait à cet instant, c’était battre l’homme à son propre jeu. Lorsque celui-ci décrivit un arc de cercle avec son épée, Landéric parvint à se jeter en arrière juste à temps. Saisi d’une vigueur nouvelle, il roula par terre et se releva d’un bond, sans lâcher son arme, avant de repartir à l’assaut. Les lames se heurtèrent et glissèrent l’une sur l’autre tandis que le garçon s’arc-boutait de toutes ses forces contre son ennemi, qui ricana :
– Entretiens ta rage, gamin. Car la haine est la seule chose dont tu aies besoin pour remporter toutes les victoires.
Landéric souffla. Il se sentait si faible. Son adversaire ne semblait fournir aucun effort dans cette bataille alors que lui donnait toute l’énergie dont il était capable. Ses forces déclinaient mais il refusait d’abandonner. La douleur éclata dans sa pommette et il percuta le sol avec une violence inattendue. Sonné, il regarda l’homme masser son poing. Il avait tellement mal qu’il ne parvint pas à prononcer le moindre mot. Les larmes inondèrent ses yeux et il les essuya d’un geste rageur. Sous la violence de l’impact, l’épée lui avait échappé. À bout de force, il rampa vers elle et tendit le bras. Mais le tyran s’interposa, lui écrasant la main de sa botte.
– Tu n’es qu’un bon à rien… lâcha-t-il entre ses dents.
Le garçon gémit, la gorge nouée.
– Tu me déçois chaque jour un peu plus ! Ton existence n’est décidément qu’une erreur qu’il m’appartient de corriger.
Le souffle coupé par la terreur, Landéric leva la tête vers le monstre. Son regard noir planté dans les yeux larmoyants de son fils, il empoigna le manche de son épée à deux mains, prêt à l’exécuter comme un vulgaire esclave. Il feignit de s’excuser pour son acte, comme s’il n’avait pas le choix, mais le garçon savait qu’il n’en pensait pas un mot. Bien au contraire. Ce  » cours  » d’épée n’avait été qu’une mascarade destinée à l’éprouver une fois encore, peut-être à lui donner une dernière chance. Mais rien n’y avait fait et il avait finalement décidé d’éliminer ce fils qui encombrait sa vie. L’enfant trop faible pour servir sa cause, incapable de l’aider à étancher sa soif de pouvoir lorsqu’il s’était mis en tête de reconquérir la couronne de Nerendell.
– Ta propre soeur est bien plus digne de vivre que toi, misérable lâche, cracha-t-il en abattant la lame.
Landéric hurla en se recroquevillant. Il hurla sans se maîtriser, fou de terreur. Il sentit alors quelque chose vibrer en lui. Une force mystérieuse et inconnue à laquelle il était toujours resté sourd. Jusqu’à aujourd’hui.
– Qu’est-ce que…
Le jeune garçon rouvrit les yeux et s’écarta aussitôt de la lame figée à quelques centimètres de lui. Il se releva et fit face à son père. Ses yeux jetaient des éclairs et sa bouche s’était tordue en une grimace haineuse.
– Qu’est-ce que tu m’as fait ? gronda-t-il sans parvenir à bouger autre chose que ses lèvres.
En vérité, Landéric n’en savait pas plus que lui. Il était tout aussi surpris, mais il s’efforça de ne rien laisser paraître. Il devait lui faire croire qu’il avait le contrôle. Et même plus encore, qu’il avait le pouvoir. Lentement, il lui tourna autour.
– Libère-moi ! rugit l’homme en luttant pour bouger, sans succès.
Le garçon resta immobile et silencieux, hésitant encore à déguerpir tant qu’il le pouvait.
Le pouvoir prend sa source dans ta capacité à décider qui doit vivre, et qui doit mourir. Tue-le et tu commenceras à tisser les méandres de ton destin.
Il écouta cette voix étrange qui résonnait quelque part dans sa tête. Alors que son persécuteur hurlait de frustration, Landéric le fixa avec un mélange de satisfaction et de joie morbide. Son esprit entra en ébullition. Il sentait une énergie nouvelle parcourir chaque parcelle de son organisme.
– Landéric ?
Le jeune garçon se retourna. Une femme vêtue de noir se tenait entre les colonnes du Sombretour, le temple guerrier dirigé par son père. Droite, élégante, son long manteau la serrait à la taille et son col de fourrure s’ouvrait sur un corset de cuir. Elle s’approcha. Le sourire qu’elle affichait n’adoucissait pas la dureté de ses traits mais Landéric sut qu’elle ne lui voulait aucun mal.
– Qui êtes vous ? demanda-t-il en reculant d’un pas malgré lui.
– Je m’appelle Aspasie d’Aiguemort. Je suis membre du Cénacle, établi à Morneplaine.
Sur sa poitrine, il repéra un éclat d’argent. Un bijou représentant un serpent à trois têtes. L’emblème de l’Obscur.
– Qu’est-ce que vous voulez ?
– Nous attendions ce jour avec impatience.
– De quoi parlez-vous ? Quel jour ?
Elle le contourna sans cesser de le détailler, comme si elle analysait ce qu’elle voyait.
– Le jour où ton Djil Obscur se réveillerait. Le jour où tu tuerais ton père.
– Je ne l’ai pas tué, fit remarquer Landéric.
– Pas encore. Mais c’est bien ce que tu comptes faire, non ?
– Qu’est-ce que vous racontez ? gronda l’homme, toujours immobilisé par son propre fils. Ne l’écoute pas et libère-moi ! Ensemble, nous allons…
Il ne put terminer sa phrase, la bouche soudain cousue d’un fil invisible. On ne voyait même plus la distinction entre ses lèvres ! Cette femme sortie de nulle part venait de les sceller rien qu’en levant un bras. Landéric en resta coi. Puis elle reporta son attention sur lui.
– Tous les rejetons du Mal sont les bienvenus dans nos rangs. Veux-tu servir l’Obscur à nos côtés ?
– Quoi ?
Il avait du mal à comprendre pourquoi on lui proposait une chose pareille ! La femme caressa son visage boursouflé par les coups et secoua lentement la tête :
– Pauvre enfant. Tant de violence pour permettre enfin à ton pouvoir de s’éveiller. Et à présent qu’il peut s’exprimer au grand jour, tu vas devoir apprendre à le contrôler.
Il se dégagea d’un geste résolu et elle laissa son bras retomber. Elle l’observa un instant, l’air faussement attendri, et il posa finalement la seule question qui lui vint à l’esprit :
– Comment ?
– En te rendant dans l’unique endroit qui t’enseignera tout ce que tu dois savoir. Mais pour cela, tu vas devoir jouer la comédie.
– Quoi ? s’exclama Landéric.
– Ne t’enflamme pas, il s’agit juste de tromper les personnes les plus à même de développer ton Don.
– Je ne comprends rien.
Elle se pencha vers lui :
– Il existe une école, quelque part entre le monde des vivants et le royaume des morts. Une Académie destinée à former les détenteurs du Don de la Nature, mais aussi ceux qui détiennent le Don des Ténèbres, comme toi. C’est le meilleur endroit pour apprendre à développer et à contrôler ton pouvoir. Mais si le Roi-Sorcier décèle ton potentiel maléfique, il refusera de te laisser intégrer l’école. Tu vas donc devoir t’assurer qu’il ne le découvre pas. Est-ce que tu comprends ?
– Le Roi-Sorcier ? Vous voulez que je manipule… le Roi-Sorcier ?
– Tu as tout compris.
– Et si je n’y arrive pas ? S’il voit clair dans mon jeu ?
– Ne te sous-estime surtout pas, mon garçon. Le Don que tu détiens est spécial et quelque chose me dit que pour toi, tromper le Roi-Sorcier sera… enfantin. Alors écarte-le de ton chemin, utilise son Académie pour maîtriser le Don des Ténèbres et accomplis ton destin.
Landéric sentit l’excitation le gagner. Après tout, il n’était peut-être pas le minable qu’on avait voulu lui faire croire. Pour la première fois, de nouvelles opportunités s’offraient à lui. C’en était fini des leçons dans l’enceinte du Sombretour, à prendre des coups et à goûter la lame du despote. Fini de verser son sang et ses larmes pour assouvir la soif de violence du tyran à qui il devait de vivre.
– Si tu es prêt à quitter cette vie misérable, alors suis-moi. Je vais te présenter au Cénacle, dont fait partie Tillizan, le premier d’entre nous à t’avoir repéré. Ils seront tous ravis de t’accueillir. Nous misons beaucoup sur toi.
– Pourquoi ? s’étonna le garçon.
– Parce que tu es différent des autres sorciers. Tu as quelque chose d’unique qui te permettra d’accéder aux plus hautes sphères, et il est de notre devoir de veiller à ce que tu aies toutes les cartes en main pour réussir. Mais d’abord…
Aspasie d’Aiguemort s’écarta et désigna l’homme toujours immobilisé non loin d’eux. Elle adressa un regard entendu au garçonnet, qui sentit soudain un poids trop lourd pour lui s’abattre sur ses épaules. Il avait rêvé mille fois de pouvoir se débarrasser de ce monstre qui lui servait de père mais à présent que l’occasion se présentait, ce n’était plus aussi facile.
La jeune femme garda le silence alors qu’il s’approchait. Son regard ne fixait rien, il avançait vers le condamné comme un somnambule, mais sa détermination ne faiblissait pas. Cet homme l’avait terrorisé, battu, humilié et presque tué. Il méritait ce qui allait lui arriver.
Le captif bouillait intérieurement d’être à la merci de cet enfant qu’il dénigrait. La haine se lisait dans ses yeux. Il essayait encore de crier mais sa voix mourait dans sa gorge. Le jeune garçon s’arrêta. Il arracha l’épée de la main du tortionnaire, dont les doigts ne serrèrent plus que le vide. Il eut à peine une seconde d’hésitation avant de lever l’arme, sans savoir exactement où il devait frapper, ni comment il devait s’y prendre. Aspasie d’Aiguemort l’arrêta :
– Tu n’as pas besoin de ça, affirma-t-elle doucement.
Surpris, Landéric baissa la lame.
– Désormais, la seule arme dont tu aies besoin est là.
Elle pressa un doigt contre son front et le tapota d’un geste explicite en lui expliquant que son pouvoir lui ouvrirait toutes les portes.
– Mais…
– Détends-toi, l’encouragea-t-elle. Il te suffit de ressentir l’énergie de ce pouvoir parcourir ton corps, puis de te concentrer.
Alors il ferma les yeux et se laissa inonder par cette sensation nouvelle qui lui donnait l’impression d’être si fort.
– Laisse-la nourrir ton esprit, car ton esprit est la clé… Lorsque tu te sentiras prêt, le Don des Ténèbres te guidera.
Landéric, les yeux toujours fermés, s’imprégnait des paroles murmurées à son oreille en tentant d’ignorer son père qui suffoquait de rage devant lui. Il sentait cette énergie mystérieuse qui circulait maintenant dans ses veines. Il pouvait presque la visualiser. Elle afflua brusquement dans sa tête et au même instant, toute sa crainte, toute sa rancune et sa colère contre celui qui l’avait engendré jaillirent hors de lui. Il l’aurait écrasé comme une vile punaise ! Son cerveau saturait, il n’arrivait plus à penser. Il ne voyait que la mort de son bourreau. Un hurlement, étouffé mais déchirant, lui parvint. Landéric rouvrit les yeux et, incapable d’arrêter ce qu’il venait d’enclencher, vit le visage de l’homme rougir et se déformer de souffrance. Il semblait subir une pression extrême et bientôt, un filet de sang coula de son nez, de sa bouche, de ses yeux et de ses oreilles. Puis ses cris redoublèrent lorsque le filet se mua en flots écarlates. Tremblant, Landéric poursuivit son œuvre, broyant le crâne de sa victime dans un étau invisible. Lorsqu’il explosa dans un bruit épouvantable, son corps s’affaissa et Landéric jeta l’épée par terre. Devant le cadavre sanguinolent, le garçon resta de marbre. Aspasie d’Aiguemort s’approcha et lui sourit :
– Tillizan ne s’est pas trompé à ton sujet. Tu es digne d’appartenir à notre assemblée. Tu accompliras de grandes choses…
Landéric ne répondit rien. Alors la femme le saisit gentiment par l’épaule et l’invita à la suivre vers sa nouvelle vie. Ensemble, ils quittèrent le Sombretour.
– Ta mère serait fière de toi, affirma Aspasie d’Aiguemorte en se hissant sur son cheval.
Elle attrapa la main fluette de l’enfant et l’aida à grimper à son tour.
– Vous connaissiez ma mère ?
– Tous les Avatars Noirs connaissaient Adrasteïa Dogmaël. C’était une grande sorcière.
– Vraiment ? fit Landéric, de plus en plus stupéfait.
– Bien sûr. De qui d’autre tiendrais-tu ton pouvoir si ce n’est d’elle ? De ton père, peut-être ?
L’ironie qu’elle avait mis dans sa question suffit à y répondre. Landéric n’avait pas connu sa mère, morte bien trop tôt. Il n’avait pas connaissance des circonstances, ni de la date, et jamais personne ne lui avait révélé sa nature de sorcière, et encore moins d’Avatar Noir. Néanmoins, ces révélations le réjouissaient au-delà de toute espérance. Un profond respect et un amour encore jamais ressenti naquirent à l’évocation de la défunte femme qui l’avait mis au monde. Aspasie talonna leur monture et ils se mirent en route.
– Je suis sûre que tu lui feras honneur, garantit la jeune femme. Tu porteras aux nues notre assemblée et personne, jamais, n’oubliera ton nom. L’Histoire encore moins.
Landéric garda le silence mais médita ces paroles. Le cheval marchait d’un bon pas et il se laissa porter vers cet avenir prometteur qu’on venait de lui peindre. Il se sentait changé. Il aurait sa revanche sur cette enfance de misère qu’il avait vécue, aux prises avec un barbare tyrannique. Oui, il allait accomplir de grandes choses, pour le malheur de tous…

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