Le Prix de la Trahison Partie 1

//Le Prix de la Trahison Partie 1
Le Prix de la Trahison Partie 1 2018-03-17T17:03:35+00:00

Le Prix de la Trahison
Partie 1/2

Un feu liquide parcourait ses veines. Une coulée de lave lancinante qui emplissait de douleur jusqu’à la moindre parcelle de son être. Elle en avait le souffle coupé. Sa surprise était si grande qu’à cet instant, il n’y avait de place ni pour la colère, ni pour la peine. Malgré le choc et l’incompréhension, elle se ressaisit et essaya de concentrer les forces qui lui restaient pour faire appel au Mantra de Guérison, sans grand espoir. En dépit de son immense talent, elle savait qu’elle n’en réchapperait pas si facilement. Comment avait-on osé lui faire cela à elle ? La plus grande sorcière de tous les temps…. Déjà, elle sentait son pouvoir glisser vers le néant. Elle esquissa un pas. Si seulement il lui restait un peu de nelixium… Même s’il n’avait pas toujours fait ses preuves contre les plus foudroyants, c’était le remède le plus efficace pour neutraliser bon nombre de poisons. Elle se maudit pour sa négligence.
Un voile rouge passa devant ses yeux. Elle fit encore quelques pas en titubant et atteignit la porte d’entrée, qu’elle ouvrit d’une dernière poussée avant de s’effondrer. Au moins, elle respirerait une dernière fois l’air frais de la nuit et sentirait le doux parfum de sa forêt. Hélas, la douleur ne lui laissait aucun répit. Les paumes éraflées par la terre caillouteuse et sèche, elle rampa un peu plus loin, sans même savoir où elle cherchait à aller. Sa vue se brouilla, le sol sur lequel elle gisait tangua. Derrière elle, un bruit de pas lui parvint. La respiration haletante, elle finit par rouler sur le dos. Lentement, le faciès de la traîtresse se dessina au-dessus d’elle, comme l’ange de la mort. Elle ne sut comment interpréter l’expression qui crispait ses traits. Joie morbide ? Satisfaction ? Soulagement ?
Sélénya mit un genou à terre et d’un doigt délicat, ôta les mèches rousses qui s’égaraient sur ce visage à l’agonie. Elle contempla son œuvre avec un soupir qui reflétait la délectation. Se débarrasser d’elle s’était révélé plus facile que prévu. Seule la confiance trop aveugle de sa maîtresse envers elle lui avait assuré une victoire sans tâche. Quant au xilitrixine, poison inodore, incolore et insipide qu’elle avait enfin réussi à se procurer, il avait été à la hauteur de ses attentes. Fatal. Quelques gouttes dans la tasse de lait chaud qu’elle buvait chaque soir avaient amplement suffi et elle n’y avait vu que du feu. Sélénya leva brièvement les yeux vers le ciel étoilé, sous lequel la toute puissante sorcière, bientôt, rendrait son dernier soupir. Les arbres alentour murmurèrent sous la brise du soir, perturbant le silence de mort qui s’installait peu à peu.
– Ma pauvre Sélénya… On dirait que tu es encore plus stupide que je ne le soupçonnais déjà.
La sorcière se redressa d’un bond et pivota sur ses talons. Non loin, un étrange petit bonhomme au faciès hideux se tenait droit comme un i dans un complet mauve, ses ignobles mains ridées croisées sur le pommeau de sa canne d’ébène. Un semblant de sourire dévoila ses dents pointues :
– As-tu la moindre idée de ce que tu viens de faire ?
– Tu ne me fais pas peur, gnome. Ici, nous ne sommes pas dans ton royaume. Tu n’as pour ainsi dire aucun pouvoir.
– Ce n’est pas moi que tu dois craindre.
Elle eut un ricanement moqueur.
– Je ne crois pas devoir craindre qui que ce soit.
– En es-tu sûre ?
L’affreux personnage planta son regard jaune dans celui de la sorcière. L’échange perdura et Sélénya finit par détourner les yeux, incapable de trouver quelque chose à répondre. Le gnome soupira bruyamment et rectifia la position de son haut-de-forme.
– Je m’en doutais. Ton ignorance n’a d’égal que ton arrogance. Tu ne mérites pas l’enseignement que t’a prodigué avec tant de bienveillance celle que tu viens d’assassiner si lâchement. Cette trahison te coûtera cher. Je me demande vraiment quelle folie t’a poussée à prendre un tel chemin.
– J’ai fais ce que je devais faire.
– Je brûle de savoir pourquoi tu croyais devoir le faire.
– L’Obscur a guidé ma main.
– Tiens donc… Et depuis quand courbes-tu l’échine devant la volonté de l’Obscur ?
– Depuis qu’il m’apparaît en rêve et me murmure quel avenir devrait être le mien.
– Et quel devrait-il être ?
– L’avenir d’une reine ! Il me donnera le pouvoir absolu !
Le gnome ricana mais cela n’arrêta nullement la sorcière dans sa vision idyllique du futur.
– Il me destine à régner à ses côtés pour toujours ! Et la seule chose que j’avais à faire pour gagner sa confiance, c’était de tuer la Liche…
– Ce que tu as fais, conclut le bonhomme d’un ton logique.
Il contempla le corps sans vie de celle qu’il connaissait depuis si longtemps et un sentiment amer lui étreignit le cœur.
– Petite chiure des enfers… gronda soudain une voix glaçante et suintante de haine.
Sélénya perdit une seconde de trop à chercher d’où elle provenait. Une onde de choc la traversa brutalement et elle sentit aussitôt ses muscles se raidir, de la tête aux pieds. Elle se trouvait à présent dans l’incapacité totale de bouger et de parler. La respiration difficile, le regard voilé, elle eut l’impression de sombrer dans un monde froid et noir. Figée et aveugle, elle était maintenant à la merci de celui qui avait craché cette insulte et qu’elle aurait reconnu entre mille… Altilus Hurlevent. Tandis qu’elle se demandait quel sort il lui réservait, une nouvelle scène prenait place sans qu’elle puisse le voir. Penché au-dessus du corps sans vie de la Liche, le nouvel intervenant s’affairait en grommelant. Armé de son Griffe-Sang, il préparait l’ultime rituel qui permettrait à la toute-puissante sorcière de revenir d’entre les morts, pour la première et la dernière fois.
– Vous comptez la tuer ? questionna le gnome en désignant Sélénya d’un mouvement du menton.
Altilus Hurlevent grogna :
– La mort serait un sort trop doux pour elle. Il existe des châtiments à la hauteur de son crime.
– Comme l’Obsidienne ?
Altilus secoua la tête.
– Non, jamais je n’utiliserai ce sortilège. C’est bien trop dangereux, y compris pour nous. De toute façon, je suis sûr que la Liche voudra appliquer elle-même la sentence de son choix. Alors laissons-lui ce plaisir.
Le gnome haussa les épaules sans répondre, comme si cela l’indifférait, ce qui était d’ailleurs probablement le cas. D’un air absent, il contempla la coupable, qui flottait à quelques centimètres du sol, raide comme une statue, les yeux grands ouverts.
– Il va me falloir du nelixium pour neutraliser le poison avant de la ramener parmi nous, maugréa Altilus. Autrement, nos efforts seront vains et nous la perdrons pour de bon.
– Et où voulez-vous que j’en trouve ?
– Elle en a peut-être un flacon rangé quelque part, mais nous gagnerons du temps si tu vas le chercher directement à Santhoryne. Adresse-toi à Silphys Oreb, et fais vite.
Le gnome grimaça. Il n’appréciait pas de recevoir des ordres, même venant d’un sorcier comme Altilus Hurlevent. Néanmoins, l’heure n’était pas à la discussion. En dépit de leurs différends, il avait toujours apprécié la compagnie de cette bourrique attachante et l’idée de la laisser partir définitivement le remplissait d’une angoisse étrange et inattendue. Alors il disparut dans un nuage de fumée parme, sans lâcher le moindre commentaire. Les minutes s’égrenèrent, lentement. Le regard irisé d’Altilus se posait tantôt sur le corps inanimé qu’il tenait entre ses mains, tantôt sur celui de la traîtresse qu’il aurait volontiers mis en pièces par simple plaisir. Une haine inextinguible brillait dans ses yeux lorsqu’il la fixait. Le retour du gnome l’arracha à sa morbide contemplation. Il s’empara de la fiole qu’il lui tendait et, maladroitement, s’efforça de faire couler quelques gouttes entre les lèvres de la Liche. Il espérait que cela suffirait à neutraliser le xilitrixine dès que son corps reprendrait vie. Puis il plaça ses mains de part et d’autre de la tête inerte et ferma les yeux.
Nécrolia Zélana Valarys Ezden Nadaï… murmura-t-il entre ses dents serrées.
Peu de temps s’était écoulé depuis que la mort avait emporté cette femme à laquelle il tenait tant. Il y avait donc toutes les chances pour que le rituel se déroule sans encombres. Mais contre toute attente, il rencontra une résistance imprévue qui l’épuisa plus que d’ordinaire alors qu’il persévérait pour tenter de ramener l’âme de la défunte vers lui. Il était à bout de forces lorsqu’enfin, la silhouette éthérée de la Liche fit son apparition dans la nuit, opalescente.
– Tu te donnes bien du mal pour moi, constata-t-elle avec une ironie à peine voilée.
Altilus se redressa et expira, épuisé.
– Il faut croire que je deviens sensible avec le temps, rétorqua-t-il froidement.
– Qui l’eut cru ?
– Personne, et j’aimerais autant que cela continue. En attendant, dépêche-toi de reprendre possession de ton corps. La sorcière ne répondit pas et se fondit dans son enveloppe charnelle. Bientôt, sa cage thoracique se souleva au rythme de sa respiration mais elle demeura les yeux clos, encore aux prises avec un sommeil duquel il est bien difficile de se réveiller.
– Bien. Puisqu’on n’a plus besoin de moi, je crois qu’il est temps de vous laisser entre sorciers, régler vos problèmes… de sorciers, observa le gnome.
Altilus se leva mais l’affreux bonhomme n’attendit pas son aval pour disparaître. Le sorcier chassa de la main les bribes de fumée laissées par le gnome, puis se tourna vers Sélénya. D’un geste, il annula le sort qui pesait sur elle. La jeune femme s’écrasa lourdement sur le sol. Lentement, Altilus déambula autour d’elle, la toisant de toute sa hauteur.
Sélénya cligna des yeux et ne put réprimer un frisson en constatant qu’il était bien là, sans doute à réfléchir au châtiment le plus adéquat qu’il allait lui infliger pour son acte. Toutefois, elle était disposée à mourir en martyre pour la cause qu’elle servait dorénavant.
– Quelles souffrances ou quelles déceptions ont bien pu te détourner de celle qui t’a tout appris et du chemin qu’elle avait tracé pour toi ? s’enquit-il d’un ton méprisant.
– J’avais mieux à espérer que de servir sous les ordres de la Liche ! cracha Sélénya en se redressant orgueilleusement.
– Vraiment ?
– L’Obscur a juré de faire de moi sa reine si je la tuais.
Altilus s’immobilisa. Les sourcils froncés, il se baissa pour se mettre à la hauteur de la traîtresse :
– L’Obscur ne peut pas s’adresser à toi, assura-t-il en articulant chaque mot.
– Il l’a pourtant fait ! Il m’apparaît en rêve et me murmure des choses !
Elle tressaillit comme si l’évocation de ces rêves lui procurait un indicible plaisir. Altilus esquissa un sourire inquiétant.
– Décidément, je ne comprends pas comment la Liche a pu te choisir comme disciple. Ta stupidité et ta naïveté dépassent l’entendement.
– Vous ne savez rien de l’Obscur !
– Détrompe-toi, j’en sais plus que tu n’en apprendras jamais à son sujet ! Et ce dont je suis certain, c’est qu’il n’a pas pu s’adresser à toi. J’ai mis au point sa prison, où je l’ai envoyé pourrir pour l’éternité. Ses pouvoirs lui sont inaccessibles et en aucun cas il ne saurait prendre contact avec qui que ce soit.
– Vous…
– Tu es faible, Sélénya. Trop faible.
Elle s’offusqua, furieuse d’être ainsi insultée.
– Comment osez-vous ?
Ses doigts la démangeaient. Son Djil Obscur s’agitait. Il bouillonnait dans ses veines, prêt à exploser. Sa rage atteignait son paroxysme tandis qu’elle se préparait à affronter l’impudent qui la rabaissait plus bas que terre. Peu importe qui il était ou ce qu’il représentait.
– Ton Djil Obscur est d’une puissance indéniable. De fait, il est bien plus fort que ne l’est ton esprit.
Sélénya fit un signe de dénégation.
– Il est en train de te corrompre, poursuivit-il.
– Non, je suis parfaitement consciente de ce que je fais et de ce que je décide.
– Tu le crois vraiment ?
Elle grinça des dents sans répondre et Altilus ricana :
– Eh bien on dirait qu’il te manipule avec une adresse remarquable. Il abat tes défenses avec une lenteur calculée et noircit ton âme en trempant tes mains dans le sang d’une innocente. Et toi, pauvre idiote que tu es, tu n’as rien vu de ses manigances.
La jeune sorcière resta sans voix, le cœur battant sourdement. Et s’il avait raison ?

Retour