L’Angarath

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L’Angarath 2018-03-27T18:15:43+00:00

L’Angarath

Serait-ce mentir que de prétendre que j’aime ma terre d’origine ? Oui. Car si vous aviez vécu là où je suis né, là où j’ai grandi, vous comprendriez pourquoi je la hais. Que peut-on espérer d’une terre désolée, aride, pourrie, où l’air est saturé de cendres et de gaz ? Des vallées de pierres aux plaines grises, l’Angarath ne compte que trop peu de points d’eau, et trop peu de verdure. Les arbres peinent à survivre dans un milieu aussi hostile, morts avant d’avoir suffisamment grandi. Les rares fleurs qui s’accommodent de ce climat brûlant sont ternes et épineuses, parfois même toxiques. Il n’y a rien de beau dans ce pays. Il n’y a rien de bon non plus. Une faune robuste et agressive s’est adaptée pour survivre. Parmi elle, il est par exemple préférable de ne jamais rencontrer le narggash ou le gouape tueur.

Cette contrée est divisée en deux royaumes, que les gens du continent appellent les royaumes du Ponant, ou simplement les royaumes Angarath. Ni l’un, ni l’autre, n’a été baptisé. Au nord, il y a le peuple Nargamas. Je les ai peu fréquentés et c’est aussi bien comme ça. Ce ne sont que des barbares sans aucune éducation, des guerriers sauvages qui ne vivent que pour le sang versé. Il n’est fait aucune distinction entre les hommes et les femmes. Tous naissent pour se battre, le visage et le corps peinturlurés. Dénués du moindre soupçon de magie, ils ne craignent pourtant ni la mort, ni la souffrance, pour la simple raison qu’ils sont insensibles à la douleur et ne ressentent pas la peur. Habiles navigateurs, soldats redoutables, ils ne rêvent que d’une chose : conquérir Nerendell pour étendre leur domination. Je ne peux pas leur en vouloir puisque je partage moi-même leurs rêves de conquêtes.

Mais moi, je ne suis pas un Nargamas. Je suis un Mordragule, issu du royaume sud. J’ai vu le jour dans la capitale, Malgaria. Or, à la seconde où je suis né, le Prêtre des Ossements qui a assisté ma mère a vu la marque que je portais à l’épaule. Une tâche qui évoquait la forme d’un serpent à trois têtes. Aussitôt, il a su ce que j’étais : un rejeton du Mal. Pour la première fois dans toute notre Histoire, un Mordragule détenait le Don des Ténèbres…

Les Mordragules, par nature, sont dépourvus de magie telle qu’elle est définie dans notre monde. Cependant, nous naissons tous avec la faculté de ranimer les morts et de les contrôler tant que nos capacités mentales le permettent. Cela ne s’explique pas, c’est un fait. Notre civilisation s’est donc construite autour du culte des morts, qui sont partie intégrante de notre existence. Toutefois, nous ne sommes pas tous formés à cet art si particulier. Seuls quelques privilégiés au talent prometteur rejoignent le Sombretour, une école qui forme d’un côté les Prêtes des Ossements, de l’autre les Chasseurs, chargés de défendre nos terres. Mais en dépit de mon potentiel, je n’ai pas fait partie de ces élus.

En découvrant ce que j’étais, mon peuple se trouva divisé : certains exigèrent que je sois jeté dans le feu liquide des montagnes du Talgoran, d’autres virent en moi le messager des Ténèbres qui les guiderait vers un avenir glorieux. Alors les Prêtres des Ossements prirent une décision : celle de me sacrifier, au nom des convictions qui les poussaient à croire que ma mort allait changer en bien la destinée de notre peuple.

Si je suis encore de ce monde aujourd’hui, à retracer les lignes de mon passé, je le dois au Cénacle. Depuis des décennies, plusieurs Avatars Noirs se sont exilés sur nos terres et fomentent patiemment le retour de leur maître. Flammen Gonval, Tillizan le Spadassin, Thalie Atzùl, Aspasie d’Aiguemorte et Torve Orvak. Tous sorciers d’exception, servant aveuglément la volonté de l’Obscur. À l’instant même où l’on s’apprêtait à m’égorger, leur intervention, violente et imparable, mit les Prêtres à genoux et les contraignit à me remettre entre leurs mains. Finalement arraché à ma mère, je fus élevé parmi eux et initié au Don des Ténèbres dès que mon Djil Obscur commença à se manifester.

Je reçus le meilleur enseignement et naturellement, dès que je fus prêt, je rejoignis les rangs du Cénacle. Pendant des années, j’ai participé au travail fastidieux de réunification des peuples de l’Angarath, clé du succès de la guerre que nous préparions contre Nerendell et le reste du monde. Lorsqu’enfin nous assistâmes au dénouement de cette conciliation tant attendue, je sus que l’heure de la revanche approchait.

Skel Solzard,
« Mémoire d’un Avatar Noir »

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