La Thallycie

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La Thallycie 2018-03-27T18:20:02+00:00

La Thallycie

Dixième mois,
Cinquième jour…

Nous venons de passer au large des îles de Glace et nous approchons des côtes de la Thallycie. Le vent nous pousse depuis quelques jours et semble s’intensifier. J’ai pu observer, ce matin, un véritable ballet de créatures marines. Énormes mais pacifiques, elles semblaient s’adonner à ce que j’appellerais des parades amoureuses. Leur dos arrondi était hérissé de cinq pointes osseuses. Celle du milieu devait bien faire quatre pieds de haut sur les plus gros spécimens. À fleur d’eau, ils se courbaient pour plonger en ne laissant émerger que ces protubérances impressionnantes et disparaissaient pour poursuivre leur manège plus loin. L’ensemble donnait un spectacle saisissant de roues dentées qui tournaient et s’enfonçaient sous la surface bleu nuit de la mer du nord.

Sixième jour…

La tempête menace. L’équipage est à bout de force depuis des jours et nous commençons à manquer de provisions. L’orage qui gronde n’augure rien de bon pour la suite du voyage. Le capitaine a donc décidé d’accoster en Thallycie. J’en suis soulagé car notre dernière étape remonte déjà à plusieurs semaines et nous n’avions jeté l’ancre que pour quelques heures.

***

Nous avons mis pied à terre sous des bourrasques de grêle. La mer est déchaînée et la côte déserte. Nous avons repéré des ruines sur les hauteurs, probablement les vestiges d’un temple Noyitth dans lesquelles nous avons pu trouver momentanément refuge. Les murs, du moins ceux qui ont résisté au temps, sont couverts de fresques et de gravures étonnamment bien conservées, retraçant certains rites de cette civilisation disparue. Les Noyitth, peuple pacifique versé dans les arts, sont connus pour avoir été frappés d’une malédiction, il y a quatre siècles de cela, qui les a menés à leur perte. Aucune magie n’avait pu les sauver et personne n’avait jamais pu percer le mystère : qui avait fait cela et pourquoi ? Néanmoins, voir ces scènes et ces illustrations d’un autre temps a provoqué en moi une fascination inattendue pour cette culture que je connais peu.

Septième jour…

Nous avons passé la nuit dans ce temple Noyitth avec l’étrange et troublante impression d’être veillés par des âmes injustement punies. La tempête a cessé au matin. Depuis les hauteurs, nous découvrons enfin l’étendue de l’île, coincée entre l’océan Lointain et la mer des Orages.
La Thallycie.
Quelque chose dans ses paysages, dans sa beauté glacée, la rend grandiose. De ce que j’en savais, elle était jadis rattachée à Septentrion, mais le temps a cette faculté spectaculaire de défigurer et de modeler le monde à sa façon. Ainsi, un fragment de Septentrion s’est éloigné vers l’est, emportant un nouveau berceau de vie avec lui. Mais une légende court au sujet de cette séparation, prétendant que la magie en serait à l’origine. Le saura-t-on un jour ? Pour l’heure, nous nous apprêtons à descendre vers l’intérieur des terres.

***

Nous marchons depuis plus de deux heures, sans avoir croisé âme qui vive. L’essentiel de la population semble se concentrer au centre de l’île et vers l’extrême est. La route est longue mais je ne regrette pas le pont du bateau et son inlassable roulis… Cela faisait presque un mois nous nous n’avions pas mis pied à terre. J’ai grand plaisir à marcher dans la nature et à faire ce pourquoi j’ai été invité au voyage : observer, noter et répertorier dans le but de faire avancer nos connaissances du monde lointain. Il y encore tant à découvrir. Hélas, les conditions sont rudes. Depuis quelques temps, je sens la tension monter au sein de l’équipage. La faim et la fatigue font ressortir ce qu’il y a de plus mauvais en eux. Je commence à envisager de me séparer du groupe afin de mener seul mes recherches.

Seizième jour…

Nous déplorons la perte de deux hommes. L’un des suites d’une infection après s’être blessé à la jambe au cours de notre avancée, l’autre de la main du capitaine après avoir eu la folie de s’insurger. Pauvre homme. La faim l’avait poussé à bout. Néanmoins, nos efforts ont finalement payé. Nous entrons dans la capitale, Eridani, aussi baptisée « cité d’Obérantine ». Située au nord-est de l’île, c’est en ce lieu qu’est acheminée, traitée et expédiée quantité de cette matière extraordinaire, depuis les montagnes de Tyssit plus au nord. Je n’en avais jamais approché d’aussi près. J’ai tenté de négocier afin de pouvoir en ramener sur le continent mais personne n’a rien voulu entendre, arguant que les étrangers ne pouvaient en faire commerce. On m’a alors expliqué que toutes les mines d’obérantine étaient propriété des Orin’dells établis sur Septentrion. Si nous voulions en récupérer, c’était avec eux qu’il fallait marchander.

Vingtième jour…

Les Faërys, peuplade originaire de l’île, sont des êtres fascinants, reconnaissables à leurs ailes fines et transparentes qui scintillent sous la lumière froide de ce pays. Ils tirent leurs pouvoirs directement de la Nature, dont ils connaissent chaque secret : fleurs, plantes, éléments, minéraux, ils puisent l’énergie dans ce qui les entoure et la transforment en magie. Un don qu’ils utilisent avec sagesse et retenue. En fonction de leurs affinités avec la Nature, les Faërys se divisent en plusieurs classes, chacune astreinte à son propre devoir, avec une hiérarchie qui va du Roi aux Mineurs, ouvriers responsables de l’extraction de l’obérantine. On trouve aussi les Sentinelles, les Guérisseurs et les Érudits. Chacun remplit assidûment son rôle. J’ai beaucoup à apprendre à leur contact, et j’ai à cœur de mieux connaître cette lointaine contrée d’Edenfall.

Vingt-deuxième jour…

L’équipage est reparti vers le bateau avant l’aube. Quant à moi, j’ai décidé de rester. Les Faërys sont accueillants et devant mon intérêt sincère pour leur culture, j’ai été cordialement invité à me rendre au Palais d’Hiver, à Ti-Almanora, pour y rencontrer les Érudits. Peut-être aurai-je aussi l’honneur d’être présenté au souverain de la Thallycie ? Quoi qu’il en soit, j’ai bien sûr accepté, conscient du privilège qui m’était accordé. Par chance, un Faërys qui devait justement s’y rendre m’a proposé de l’accompagner. Nous avons donc convenu de partir dès demain, au lever du soleil.

Onzième mois,
Septième jour…

Il nous a fallu marcher près de quinze jours pour atteindre ce sanctuaire légendaire. J’y ai découvert une cité perdue dans un brouillard neigeux, aux arbres si immenses que je n’en ai jamais vu la cime. C’est une jungle étrange, glaciale, enneigée, d’où émergent cependant d’étranges fleurs étonnamment colorées. La Thallycie est magnifique, avec une nature souvent à l’état brut. Quant au Palais d’Hiver, il n’est pas fait de pierre comme j’aurais pu m’y attendre, mais d’une glace étincelante, striée de blanc. Il faut dire que les Faërys sont insensibles au froid et ne supportent pas la chaleur, raison pour laquelle ils ne quittent jamais le nord.

Deuxième année,
Neuvième mois,
Premier jour…

J’ai appris à connaître ces curieux petits êtres aux multiples facettes. Bien qu’attachants, les Faërys peuvent être bien plus bagarreurs qu’on ne pourrait s’y attendre, même s’ils fuient la guerre. Ils peuvent se montrer farouches ou généreux, rieurs ou taciturnes, blagueurs ou féroces. Je sais aussi que leur point faible est le nockdro, une liqueur obtenue à partir de fruits acidulés provenant d’un arbuste qui ne pousse qu’à l’extrême nord de Septentrion, dans les conditions les plus rudes. Les autorités essayent tant bien que mal d’en contrôler le commerce et la consommation car ce penchant donne souvent lieu à des débordements dans les auberges et sur la voie publique. C’est, pour ainsi dire, un véritable fléau dans cette société qui se voudrait irréprochable. Je n’y ai pas encore goûté mais je suppose qu’un jour ou l’autre, je me laisserai tenter !

Deuxième année,
Dixième mois,
Quatrième jour…

Cela fait presque une année entière que je réside en Thallycie et malgré tout, je ne suis pas encore en mesure de répertorier toutes les espèces rencontrées ici. J’ai cependant commencé à rédiger « Le Bestiaire Sauvage de Thallycie », qui sera sans aucun doute suivi d’un second volume consacré aux plantes et aux fleurs surprenantes que l’on trouve là-bas en dépit des températures très basses. J’ai dans l’idée qu’une nature aussi résistante pourrait apporter des éléments nouveaux au Don de la Matière qui a beaucoup progressé dans le monde.

Karran Mog,
« Pérégrinations à travers le Grand Nord »

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